Réflexions autour des Cultures urbaines

Ma rencontre avec Gérard Althabe a dû avoir lieu en 1981‑1982. En m’inscrivant en DEA d’anthropologie urbaine pour renouer avec des études interrompues d’ethnologie à Nanterre, j’ai appris à le connaître d’abord au plan scientifique puis au plan relationnel. Le choix d’un directeur de thèse ne m’a pas questionné longuement. Je souhaitais me situer dans une dimension nettement contemporaine de l’ethnologie et j’ai eu l’intuition, car je mentirais si je disais que je connaissais bien les orientations des travaux de Gérard Althabe, que sa conception de l’anthropologie urbaine et industrielle par le fait qu’elle prenait pour objet les rapports sociaux, serait celle qui correspondait à mes intentions de recherche. Ce dont j’ai pu m’assurer rapidement.

Après l’obtention de mon DEA qui traitait d’une petite bourgade du Vexin, j’ai suivi régulièrement son séminaire. Il m’a accompagné jusqu’au terme de ma thèse en 1988. Pour la soutenance, il m’avait recommandé auprès de Louis‑Vincent Thomas, qui sera le président du jury. Tous deux étaient d’une personnalité, d’une gentillesse et d’une simplicité rares dont sont dépourvus bien des sociologues qui sont loin d’atteindre leur pertinence scientifique.

Certes, mon caractère autonome a facilité mes relations avec Gérard Althabe, mais je trouvais toujours fantastique lorsque j’étais en panne, de pouvoir sur un appel téléphonique le rencontrer très vite… En fait, j’ai trouvé chez lui, une forte proximité d’engagement envers la vie, les autres, la science, bref, d’engagement politique au sens premier du terme. Ces propos pourraient paraître éloignés du rapport enseignant‑étudiant traditionnel du monde universitaire, mais tellement plus proches de sa personnalité. Après ma thèse, j’ai continué dans un premier temps à participer à ses séminaires à l’EPHE. Puis nos charges professionnelles nous ont éloignés. Mais j’éprouvais régulièrement le besoin d’échanger avec lui de tas de choses. Et cela se produisait de temps à autre, trop rarement… Petits moments chaleureux de ma vie intellectuelle…

Je n’ai pas eu le temps de lui parler de mes derniers travaux…

L’ensemble des recherches que je mène depuis plusieurs années concerne à la fois les notions de cultures urbaines et de jeunesse. Elles s’intéressent à l’analyse des pratiques et elles interrogent les notions d’espace public et de territoires spatiaux et symboliques. Elles s’articulent autour des problématiques de la place des jeunes dans la ville, de la prise en compte de groupes minoritaires ainsi que du sens des politiques qui se développent à leur égard.

L’espace public se présente comme une espace de sociabilités problématiques, son caractère problématique trouvant son origine dans le fait que, n’étant pas prédéfini, il est toujours en cours de production ; sa réglementation peut être sujette à interprétation. Les interactions qui s’y déroulent offrent alors complexité et paradoxes.

La notion de cultures urbaines donne lieu à une ambiguïté de sens. S’il paraît relativement simple de rattacher celles‑ci à un ensemble de modes de vie qui se produisent en milieu urbain et de considérer la culture au sens de rapports sociaux producteurs de systèmes collectifs d’interprétation « les acteurs impliqués de la même manière dans la même situation, c’est‑à‑dire partage de plaisirs, goûts, valeurs autour d’une même passion » (Hannerz, 1985 : 350), l’utilisation qu’en a fait la politique de la ville depuis les années 90 et qui concerne les thèmes ci‑dessous, contribue à la diffusion de son ambiguïté car elle associe son contenu à « jeunesses des banlieues » et résolution de « leurs problèmes ».

En somme, la culture urbaine se caractériserait par la diversité des modèles culturels qu’offre la ville.

Ma méthodologie de recherche est fondée sur l’ethnologie urbaine et fréquemment mes recherches sont en lien avec la constitution de collections significatives pour le musée1. Je m’appuie sur les acteurs pour reconstruire l’histoire de ces mouvements culturels en France (et de façon plus modeste en Europe) et apporter une contribution à la réflexion autour des cultures urbaines.

Gérard Althabe, dans l’ensemble de ses écrits comme dans son séminaire, souligne que :
La spécificité de la démarche ethnologique est d’être une production de connaissances s’effectuant dans le contexte de l’interaction du chercheur et des sujets, l’enquête de terrain (1983 : 7).

La rencontre avec les sujets dans l’enquête de longue durée sur laquelle il a toujours insisté, me donne régulièrement l’occasion à m’interroger sur mon implication dans de nombreuses situations. La démarche adoptée m’a permis de tisser un réseau de relations dans les différents milieux et le travail du musée est maintenant connu. La participation à des événements y est intégrée. Ceux‑ci permettent de confirmer des contacts et d’en nouer de nouveaux. Les différents thèmes de mes recherches permettent de croiser les personnes et les réseaux ; cela engendre un échange d’informations. Les relations que j’ai pu ainsi développer dans le temps constituent des supports de la recherche extrêmement précieux et riches au plan humain. La difficulté de ces recherches tient au fait qu’elles sont centrées sur des groupes minoritaires, dont les modes de vie sont méconnus voire stigmatisés, et sur lesquels les préjugés sont nombreux. Les sujets sont alors pris dans des rapports sociaux qui les placent dans des situations de domination, ce qui pourrait engendrer un contact délicat et/ou de méfiance entre nous si cela n’était compensé par la durée sur le terrain.

 

Source : Claire Calogirou

Claire Calogirou

Centre d’Ethnologie Française
CNRS-musée national des Arts et Traditions populaires

Réflexions autour des Cultures urbaines Claire Calogirou